Littérature Afrique Guinée-Bissau Abdulai Sila L’ultime tragédie

L’ultime tragédie

Abdulai Sila

(A Última Tragedia, 1995)
Traduction : Alain Canihac, Graziella Neves Forte Canihac. Langue d’origine : Portugais
⭐⭐⭐⭐

Ce que raconte ce roman :

Ndjani est une jeune noire qui a vécu toute sa vie sur le signe d’une malédiction qui la suivrait et qui teindrait de noirceur tout ce qu’elle entreprendrait. Fasciné par les blancs, Ndjani trouve du travail en tant que bonne d’une femme blanche riche, et suivra sa maîtresse dans ses projets d’évangélisation de la communauté noire. Sa vie s’entremêle avec celle de Kamal Djongo, un homme noir qui travaille comme régulo dans la gestion des affaires de la colonie. Puis un troisième personnage entre en jeu, un professeur issu de la communauté noire, qui travaille pour que tous les enfants noirs puissent avoir accès à une éducation élémentaire.

L’homme noir sous la domination blanche :

‘L’ultime tragédie’ est sans doute votre meilleure option de lecture pour cocher la case Guinée-Bissau dans un challenge de lecture de tous les pays du monde. Le roman décrit la société locale, ses coutumes, et la vie dans cette ancienne colonie portugaise juste après la colonisation. Le roman présente très habilement plusieurs points de vue sur ses thèmes, grâce à l’alternance de la narration entre les trois protagonistes, qui représentent des positions et visions très différentes sur les conflits dérivés du colonialisme.

Dans le cas de Ndjani, femme noire peu cultivée, sa vision naïve et admirative de l’homme blanc va s’écrouler en miettes suite à son travail dans la maison des blancs. Le ‘régulo’ a une autre vision du conflit, car dès le début il voit l’homme blanc comme l’ennemi, et échafaude mille plans loufoques pour arriver à la reprise du pouvoir de la part des noirs. Ses stratagèmes son souvent trop alambiquées ou stupides, sans aucun sens pratique, sombrant souvent dans des purs délires mégalomaniaques. Il est obsédé d’arriver à réfléchir comme l’homme blanc le fait.

Le troisième personnage, le professeur, apparaîtra plus tardivement dans le récit. Il représente l’homme noir cultivé et réfléchi qui a des prises de position pondérées. Il est censé changer les choses, mais son idéalisme va s’écraser contre la réalité. Beaucoup plus intelligent que les deux autres personnages, auxquels il sera confronté lorsque l’intrigue se corse, le professeur sera victime autant de l’inculture et les préjugés dictés par la tradition, comme du racisme endémique qui situe les blancs au-dessus des lois.

C’est un livre splendide narré avec brio, dans un style plutôt classique et solide sans fioritures ou prétentions littéraires trop marquées. Les colons bien sûr ne s’en sortent pas bien, mais l’auteur n’est pas forcement manichéen, et il n’hésite pas à présenter également la communauté noire sous une mauvaise lumière, notamment lors que les croyances traditionnelles peuvent empêcher l’évolution de la société. ‘L’ultime tragédie’ traite principalement la colonisation et le racisme, mais aussi la condition féminine, l’accès à l’éducation, les différences de classes, et le poids des traditions ancestrales. Totalement recommandable.


Citation :

« Mais alors si toutes ces tragédies, ces massacres, ces tortures, cette misère, cette corruption, ces abus de pouvoir qui ont été racontés ne sont pas ce qui caractérise ce qu’on appelle le colonialisme, c’est que celui-ci n’a pas encore disparu. »

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